Digitalisation et risques professionnels : de quoi le futur sera-t-il fait ?

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Digitalisation et risques professionnels : de quoi le futur sera-t-il fait ?

Comment les risques professionnels vont-ils évoluer du fait de la digitalisation du monde du travail ? L’Agence Européenne pour la Santé et la Sécurité au Travail vient de publier un rapport proposant de stimulants éléments de réponse à cette question1.

Révolution digitale et transformation du monde du travail : plus de questions que de certitudes

C’est une évidence largement partagée : la digitalisation est en train de – et va continuer à – transformer le monde du travail. Ce qui est appelé la quatrième révolution industrielle (incluant la robotique collaborative, le « big data », la fabrication additive via les imprimantes 3D notamment ou encore l’intelligence artificielle) fait l’objet de nombreuses interrogations, notamment du point de vue des nouvelles formes de travail et d’emplois qui en découlent, mais aussi du point de vue des gains et des pertes (ou gagnants et perdants) entraînés par cette révolution.

Toutefois, face à la multiplication des technologies et leur diffusion très différente selon les pays et les secteurs d’activité, il est difficile de prévoir quelle sera exactement le futur. Pour apprécier les effets potentiels de cette révolution sur la santé et la sécurité des travailleurs, et donc d’anticiper les actions permettant leur prévention, l’Agence Européenne pour la Santé et la Sécurité au Travail a cherché à identifier les « futurs probables » en croisant les facteurs majeurs susceptibles d’influencer l’évolution de la digitalisation :

  • Première gamme de facteurs : le niveau d’investissement dans les diverses technologies digitales et compétences associées ;
  • Deuxième gamme de facteurs : le niveau de la demande et de l’acceptation sociale de ces technologies par le public et les travailleurs (en lien avec les décisions d’investissement concernant ces technologies par les instances de direction et de management).

L’analyse du croisement de ces deux grandes tendances permet de dresser quatre scénarios à l’horizon 2025 dont le but est moins d’être exact que d’aider les gouvernements dans l’accompagnement législatif et réglementaire de ces évolutions ainsi que les professionnels de la prévention dans l’établissement de lieux de travail plus surs.

L’avenir du monde du travail digitalisé en quatre scénarios

Le premier scénario, « Evolution », décrit un monde dans lequel la moitié des emplois a été impacté par la transformation digitale. Toutefois, du fait d’investissements limités en recherche et développement et de la reconnaissance de la valeur économique et sociale du travail, seuls 10 % des emplois ont été remplacés par des formes digitales.

Le deuxième scénario, « Transformation », décrit un monde dans lequel la majorité des emplois a été transformée du fait notamment d’un fort soutien des pouvoirs publics et des investissements élevés des entreprises. Cela a conduit à une disparition ou transformation radicale de près de la moitié des emplois mais aussi à la création de nouveaux métiers pour s’adapter à cette nouvelle donne économique. C’est l’hypothèse la plus osée retenue par les experts.

Le troisième scénario, « Exploitation », décrit un monde dans lequel la digitalisation s’est répandue de façon assez différente selon les secteurs d’activité et a été principalement guidée par la perspective de réduction des coûts liée au remplacement de la main d’œuvre par diverses technologies. Ainsi, la moitié des emplois est touchée, impliquant principalement des tâches routinière ou répétitives. Le tableau social de ce scénario est assez sombre, impliquant davantage de chômage pour les travailleurs les moins qualifiés – chômage peu compensés par les quelques emplois très qualifiés apparus pour accompagner ces évolutions technologiques.

Le quatrième scénario, « Fragmentation », décrit un monde dans lequel la dispersion des technologies digitales est à la fois assez limitée et très inégale selon les secteurs, notamment du fait d’un faible soutien des pouvoirs publics et d’investissements limités des entreprises – mais aussi du fait de la résistance du public et des travailleurs qui a entravé la diffusion et la généralisation de ces technologies. Il en résulte qu’un cinquième des emplois est affecté par ces technologies, plutôt les emplois peu qualifiés, essentiellement dans une logique de réduction des coûts.

Au-delà de ces quatre futurs, les experts signalent des tendances communes :

  • Les travailleurs de faible niveau de qualification sont plus à risque que ceux ayant de fortes qualifications (notamment scientifiques, techniques, informatiques) ;
  • Les secteurs les plus impactés seront sans doute l’industrie (manufacture), la logistique, les activités administratives et les services support (qui sont des secteurs concentrant près de la moitié des emplois européens) ;
  • Il y aura des changements majeurs tant dans la nature du travail que dans la répartition des emplois entre secteurs d’activité, créant à la fois des menaces et des opportunités.

Quels effets sur la santé-sécurité ?

Chacun de ces scénarios dessine un futur différent au sein duquel les menaces et opportunités suivantes vont plus ou moins s’exprimer :

  • Les technologies digitales peuvent aider à se protéger de certains risques (ex. les TMS) mais également amplifier d’autres risques (ex. RPS liés aux collaborations humains-machines optimisées à l’intelligence artificielle ; nouvelles formes de TMS liées à l’usage de dispositifs numériques – tablettes, etc.)2 ;
  • Les RPS sont les risques professionnels les plus susceptibles de se reconfigurer (ex. modification du rythme du travail, accroissement de la charge mentale, surveillance accrue des travailleurs – voire management des travailleurs via des algorithme d’intelligence artificielle – et brouillage accru des frontières entre vie privée et professionnelle) ;
  • Le domaine de la « cyber-sécurité » (notamment au niveau des données personnelles) va devenir de plus en plus important ;
  • Un nombre accru de travailleurs adoptant les nouvelles formes d’emplois indépendants va « tomber en dehors » des régulations classiques de la santé-sécurité ;
  • Les carrières seront probablement plus longues et marquées par des changements d’emplois plus fréquents, ce qui pose une question centrale de gestion des compétences, notamment des travailleurs les moins qualifiés ;
  • Les procédures et système de management de la SST seront eux-aussi questionnés et impactés par les transformations organisationnelles et hiérarchiques induites par ces technologies.

Le rapport conclut sur les pistes permettant de maitriser ces menaces et d’exploiter ces opportunités dans le but d’améliorer la santé-sécurité au travail. En voici quelques unes :

  • Le développement de codes éthiques pour les sujets liés à la digitalisation (ex. protection des données) ;
  • Un accent appuyé sur la conception soigneuse d’interfaces et de modes de collaboration satisfaisants entre humains et machines ;
  • L’implication des travailleurs en amont et au cours de la mise en œuvre des stratégies de digitalisation ;
  • Le développement de la formation des travailleurs pour accompagner les évolutions de compétences nécessaires.

D’autres pistes portent encore sur le développement de collaborations entre scientifiques, industriels, pouvoir publics et acteurs sociaux pour mieux prendre en compte l’aspect humain lié à ces innovations ou encore sur la mise en place d’un cadre législatif et règlementaire pour accompagner les nouveaux modes de travail.

Nul ne sait de quoi l’avenir sera fait mais il est certain que la digitalisation va transformer nos vies professionnelles. Le mérite de ce rapport est – sinon de prévoir un futur exact – d’ouvrir le débat sur les enjeux de demain et les actions à entreprendre dès aujourd’hui pour anticiper et accompagner ces transformations. Plus que jamais, l’association des professionnels de la prévention et des travailleurs aux changements organisationnels prévus – le plus en amont possible – permettra de nourrir ce débat localement et de dessiner les solutions permettant à toutes et tous d’en sortir par le haut.

 

1Foresight on new and emerging occupational safety and health risks associated digitalisation by 2025
Voir à ce sujet nos actualités sur les « risques 2.0 » 

 

Stéphan Pezé
Consultant-formateur Santé et Sécurité au travail
Formateur pour Elegia
 

Auteur de « Les risques psychosociaux : 30 outils pour les détecter et les prévenir »,
Collection « Lire Agir » aux Editions Vuibert

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