Médecins et sociologues se creusent les méninges sur le lien entre addiction et organisation du travail

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Médecins et sociologues se creusent les méninges sur le lien entre addiction et organisation du travail

Les liens entre organisation du travail et usage de psychotropes et autres drogues sont réels. Pourtant, les mesures de prévention à l’addiction à ces substances ne s’attaquent pas au problème. Personnel soignant et chercheurs en sciences sociales le déplorent et cherchent des solutions, à tâtons.

"Parfois c'est le travailleur qui est le problème, parfois c'est le travail... Mais souvent, c'est quand même le travail ", résume très simplement Pierre Roche, sociologue clinicien du travail à la fin d’un colloque dédié aux liens entre organisation du travail et usages de psychotropes qui s'est tenu les 13 et 14 novembre 2017 à Montrouge, en région parisienne. Les addictions aux substances addictives sont multifactorielles, mais la complexité du problème ne doit pas empêcher les entreprises à s'interroger sur les conséquences de l'organisation du travail sur ces comportements.

Les informations quantitatives à ce sujet sont bien sûr difficiles à produire, du fait de l'illégalité de certains usages et de la honte des utilisateurs. Mais les enquêtes de Maria-Elizabeth Antunes, psychologue chercheur brésilienne, auprès de plusieurs professions, est sans équivoque : "Nous avons réalisé une étude qualitative pour identifier les médiateurs, c'est-à-dire quels éléments sont facteurs de consommation d'alcool et de cocaïne dans ces professions. Or, tous les médiateurs identifiés concernaient l'organisation du travail". Un constat partagé par de nombreux médecins du travail et chercheurs réunis lors de ce colloque. 

"Se droguer pour tenir"

Les substances peuvent être prises comme canalisateur ou à l'inverse comme carburant. Parmi les effets recherchés : calmer la douleur, rester éveillé, dormir, décompresser... "Se droguer pour tenir" : une expression entendue à de nombreuses reprises chez ces observateurs. Tenir la cadence exigée notamment. Aussi, la consommation collective relève parfois de "rituels de sociabilité", a observé Marie Ngo Nguene, sociologue, faisant référence, par exemple, aux pratiques des serveurs. "L'usage collectif de l'alcool sur les chantiers de gros oeuvre est une culture d'entreprise", relève également la chercheuse.

Pour plusieurs sociologues du travail, à l'image de Danièle Linhart ou de Fabienne Hanique, le recours à ces substances s'explique par le modèle managérial moderne. Fabienne Hanique relève que le conflit au sein de l’entreprise, qui se jouait auparavant de manière collective, avec le recours à la grève notamment, est mal vu aujourd’hui. Chaque individu puise alors solitairement dans ses ressources pour y faire face, grâce aux drogues notamment. "Le produit toxique injecte du langage là où il n'y en a pas", résume la psycho dynamicienne du travail Heliete Karam. 

Un constat... 

Une relation entre organisation du travail et usage de ces substances reconnue par Nicolas Prisse, président de la Mildeca (mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives). "Les constats et propositions sont sur la table depuis plusieurs années mais pourtant le milieu de travail et l’ensemble de la société ne s’en saisissent pas encore assez. L’approche est encore trop restrictive, une approche individuelle – parfois même morale - de l’usage des SPA, centrée sur les moyens de contrôle et sur la gestion des conséquences liées à cet usage", regrette-t-il pourtant.

... mais des représentations qui perdurent

Les professionnels réunis préconisent d’abandonner le regard moralisateur, et de percevoir la substance comme un syndrome de souffrance. Une analyse qui permettrait alors de déceler d’autres problèmes liés à l’organisation du travail. Le médecin observe que souvent, les mesures prises par l'entreprise se limitent à la prévention des conséquences de l'utilisation des substances.

Gladys Lutz, présidente de l'Additra, association spécialisée dans l'addiction au travail, trouve des limites au guide élaboré par l'INRS, la DGT et la Mildeca sur la question, qui propose une intervention en neuf temps. "Le savoir des travailleurs sur leurs propres usages, capté par le comité de pilotage, est évincé des modalités concrètes de prévention" constate-t-elle. Les dispositifs mis en place peuvent se transformer en vraies "usines à gaz" et solliciter des "outils de prévention qui servent à ne rien transformer".

Plusieurs intervenants relèvent l'enjeu de la possibilité de parler au service de santé au travail. En immersion dans un abattoir breton pendant plusieurs semaines, le journaliste Geoffrey Le Guilcher a recueilli des témoignages que n'ont jamais entendus les psychologues du travail ayant travaillé pendant de longs mois dans ce secteur. Il existe bien des groupes de parole, mais la parole n'y est pas toujours libérée. La honte de l'aveu d'échec prévaut. 

Quasi impossible transformation ? 

"Pour expérimenter il faut bien des entreprises volontaires" fait remarquer Olivier Liaroutzos, responsable du département outils et méthodes à l'Anact, qui constate un vrai "tabou" de ces questions dans les entreprises ; alors même que comme le rappelle Nicolas Prisse, d'après un sondage réalisé en 2014, 80 % des dirigeants, responsables des ressources humaines, représentants du personnel et des syndicats se disent préoccupées par la consommation de psychotropes.

Alors, Olivier Liaroutzos le reconnaît : pour le moment, l'Anact se limite principalement à de la sensibilisation. Mais alors, il n'est jamais expliqué aux entreprises que toute leur organisation est à revoir pour limiter les risques d'addiction ? Si, répond Laurence Emin, directrice de l'Irema (Institut de recherche et d'enseignement des maladies addictives), mais avec de grosses pincettes. La stratégie ? "Poser l'hypothèse" en comité de pilotage ou en comité de direction, lorsqu'une évaluation a été demandée après une intervention. "Après, je ne sais pas ce qu'ils en font après", reconnaît-elle. " Il est difficile d'imaginer des solutions alors que pendant ce temps-là, la boite reste ouverte. Cela nécessite un temps de maturation". Parfois des solutions assez simples, bien que parcellaires, existent : former des gardiens de musée, dont l'ennui les pousse à boire, à commenter quelques œuvres pour diversifier leurs tâches, par exemple. 

Quelques expérimentations de pluridisciplinarité 

Un consensus semble émerger : l'indispensable recours à la pluridisciplinarité pour traiter le problème. C'est le choix qu'ont fait Isabelle Bidegain, médecin du travail, et ses collègues. Lassés d'intervenir en simples "pompiers" pour faire de la gestion de crise, après s'être rendus-compte que les différents intervenants ne collaboraient pas, tout en constatant l'inefficacité des interventions, ils ont créé un groupe, au début de réflexion, maintenant d'intervention, composé de professionnels de santé au travail, d'organisations patronales et syndicales, et d'institutions (chambres de commerce, chambres professionnelles, Carsat etc.).

Enfin, un outil efficace est peut-être à chercher de l'autre côté de l'Atlantique. A Québec, la sociologue Marie-France Maranda a été à l'initiative, il y a 35 ans, avec sa centrale syndicale, d'un réseau d'entraide en milieu de travail. Les membres du réseau, plusieurs milliers aujourd'hui, sont des volontaires, parfois anciens consommateurs de drogues, venant en écoute aux travailleurs usagers. Le réseau se fonde aujourd'hui à la fois sur organisations patronales et syndicales. Marie-France Maranda précise : "Attention, ce n'est pas une recette parfaite, le dispositif a des limites [...] mais, si on a simplement le souci de prendre soin de l'autre, cela permet de désamorcer la situation". 
 

Pauline Chambost
Rédactrice pour actuEL HSE

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